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Mgr. Ignace Maloyan

Mgr. Ignace Maloyan, archevêque arménien catholique de Mardine
Mgr. Ignace Maloyan, archevêque arménien catholique de Mardine


1. Proposition d’évacuation de Mgr. Maloyan

Les signes d’un orage se multipliaient. Mgr. Maloyan, archevêque arménien catholique de Mardine, essayait de se convaincre que ce qu’il pressentait n’allait pas arriver. Les fidèles arméniens, notamment ceux qui étaient en contact avec les notables musulmans, malgré les cachotteries de ces derniers, captaient des signes peu rassurants. Ils lui proposèrent de lui faire passer les frontières vers les montagnes de Sinjar mais il leur dit : « Le pasteur ne peut pas quitter ses brebis pour avoir la vie sauve ».1

2. La fouille de l’évêché arménien catholique

Les craintes des chrétiens se confirmèrent quand, le 30 avril, une bande de soldats se rua sur l’église des arméniens, l’encercla et perquisitionna, sous prétexte de trouver des armes et des canons. Ils menacèrent l’évêque et les prêtres et leur enjoignirent de révéler les caches d’armes. L’évêque leur répondit avec courage : « Voici l’église, l’évêché et les chambres des prêtres. Fouillez autant que vous pouvez, car nous ne sommes pas des receleurs d’armes. Et puis, à quoi nous serviraient-elles, alors que nous n’osons pas les toucher de la main ».2

Les soldats ne voulurent rien entendre. Ils perquisitionnèrent l’église et toutes les chambres et ne trouvèrent rien. Arrivés dans la chambre de Mgr. Maloyan, ils inspectèrent ses papiers, emportèrent tout le courrier qui lui était parvenu, les vieux papiers, les journaux et les registres, et les expédièrent à Constantinople pour y être examinés par le gouverneur. L’évêque en fut profondément peiné.

3. Testament émouvant

Après la perquisition du 30 avril qui ôtait tous les masques, Mgr. Maloyan estima qu’il n’avait plus le droit de cacher à ses prêtres ce qu’il pressentait. Il les convoqua le lendemain 1er mai, jour de l’ouverture du mois de Marie et leur communiqua les informations qu’il tenait au sujet des autres diocèses arméniens. Puis il partagea avec eux la lettre suivante qui sera son testament spirituel :

Le serviteur de Jésus Christ, par la grâce de Dieu, l’évêque Ignace Maloyan, archevêque de Mardine et ses dépendances, confirmé par le Siège Apostolique.

À nos enfants aimés dans le Seigneur, les curés et les prêtres et tous les respectables membres du clergé, le salut d’adieu et la bénédiction divine, et à nos enfants dans le Seigneur, le peuple du diocèse de Mardine et ses dépendances, le salut et la bénédiction du fond du cœur.

Les circonstances présentes nous imposent de prendre tous les moyens nécessaires pour l’administration de notre cher diocèse, avant tout ce qui pourrait nous advenir dans ces temps critiques.

Or nous sommes ballottés par des vagues que les vents des tempêtes soulèvent de tout côté et menacent notre vie faible et malheureuse.

Nous venons donc et vous exhortons avant toute chose à fortifier votre foi et à affermir votre espérance en la Sainte Croix fondée sur le roc de Saint Pierre, sur lequel le Christ Seigneur a bâti son Eglise éternelle dans ses assises, en lui donnant le sang des martyrs pour fondation. Et d’où nous vient ce grand souhait de voir notre sang à nous pêcheurs mêlé au sang de ces hommes justes et purs?

Ensuite, si les desseins du Très Haut sont exécutés en nous, quelqu’en soit le mode, par la déportation ou par le martyre, nous avons décidé que l’administration de notre diocèse soit confiée au Révérend et vénérable Ohannes Vartabed Potourian et qu’il ait avec lui à titre d’adjoints les RP Deir Gibrael Katmardjian et Deir Ignace Chadian.

Nous vous prions de lui obéir fidèlement. Confiants dans l’inspiration de l’Esprit Saint, jusqu’au jour où les Supérieurs voudront et prendront une autre disposition qui convienne aux circonstances et aux temps. Pour moi, je me suis appliqué autant que j’ai pu de tout mon faible pouvoir à l’obéissance totale au chefs de l’Eglise de Dieu, le Saint Pontife Romain. Mon plus intense souhait est de voir mon clergé et mon troupeau suivre mon exemple et rester sincèrement dociles aux ordres du Siège Apostolique.

Ensuite j’affirme que je n’ai trahi absolument aucun des ordres de notre Etat souverain ; bien au contraire, je lui ai été toujours loyalement fidèle, comme c’est le devoir de l’évêque catholique. Je vous exhorte donc à suivre tous cette ligne de conduite.

Je vous confie à Dieu, ô mes fils bien aimés et je vous demande de prier Dieu pour qu’il me donne la force et le courage pour passer cet âge périssable dans sa grâce et dans son amour, jusqu’à l’effusion du sang.

                                    De la résidence épiscopale de Mardine

                                                le 1er mai l’an 1915

                                    + l’indigne évêque Ignace Maloyan

Archevêque des Arméniens catholiques de Mardine et dépendances 3

4. Une fouille semblable à la résidence patriarcale des syriaques catholiques

Par peur d’une fouille semblable chez les syriaques, le P. Ishac Armalé, auteur d’Al-Qouçara, signale s’être personnellement empressé d’enfouir dans la terre ses manuscrits, ses livres arméniens et français, sa chronique journalière sur les événements survenus depuis le début de la guerre et les notes que lui avaient remises le P. Léonard Melki. En effet, deux jours après l’inspection de l’église des Arméniens, les soldats envahirent la résidence patriarcale des syriaques catholiques, battirent le P. Hanna Tabé et Milki Salmo, un maçon qui travaillait à la construction de l’autel de S. Joseph, fouillèrent partout, et défoncèrent même la tombe d’un évêque enterré à l’église. Bien sûr, ils ne trouvèrent aucune des armes qu’ils prétendaient y être cachées.4

5. Un plan d’attaque de Mardine

Le plan d’extermination pré-établi devait être appliqué partout. Un doute planait à propos de Mardine, à cause de la présence de Hilmi Bey, gouverneur droit, libéral et humain, et à cause des bonnes relations séculaires entre les musulmans et les chrétiens de la ville. Comment faire pour entrainer les musulmans de la ville dans ce plan d’extermination ? Le P. Rhétoré l’explique :

Dr. Rachid Bey, Wali de Diarbakr
Dr. Rachid Bey, Wali de Diarbakr


La position isolée de Mardine sur sa montagne a contribué à établir de tout temps une certaine fraternité entre ses habitants musulmans et chrétiens. Aussi quand, en 1896, Abd-oul-Hamid, l’arménovore, commanda aux Mardiniens musulmans de massacrer leurs concitoyens arméniens, ils s’y refusèrent en faisant comprendre que les Arméniens de leur ville étaient irréprochables au point de vue de la fidélité au gouvernement ; en conséquence on ne les toucha pas.

Sous le sultan régnant, Mohammad Rachad, tous les habitants de Mardine vivaient encore dans leur antique concorde. Aussi quand le bruit des massacres grondait déjà autour d’eux, les chrétiens mardiniens pensaient bien qu’il n’y avait rien à craindre pour eux. Cette conviction s’affirma chez eux quand, en décembre 1914, ils virent arriver dans leur ville, comme gouverneur, Hilmi Bey, homme droit, libéral et humain : « Pour moi, disait-il, je ne vois dans mes administrés que des sujets ottomans et je ne m’occupe pas de leur religion qui est leur affaire personnelle ». Sondé plus tard par Rachid Pacha sur la question chrétienne à Mardine, il avait répondu que tous les chrétiens étaient des gens pacifiques se comportant en fidèles sujets du sultan.

Rachid Pacha cherchait alors des prétextes pour attaquer Mardine, mais la réponse de Hilmi Bey ne lui en fournissait aucun ; cette belle proie allait-elle lui échapper ? Il fallait quelque génie pour arriver au but désiré mais Rachid n’était pas roué en affaires ; on se rappelle qu’il avait fait sa première carrière dans la médecine qui peut préparer à tuer les gens, mais n’initie point aux ruses administratives. Au contraire, son compère, Bédrouddine, était rompu à toutes les roueries turques : c’était un rond-de-cuir diplômé des bureaux de l’administration civile où, tout en fumant des cigarettes et ne faisait rien, on s’entretient des intrigues diverses auxquelles se livrent les fonctionnaires pour arriver à leurs fins, pour couper habilement l’herbe sous les pieds du voisin, pour condamner légalement un innocent ou pour empocher honnêtement le bien d’autrui ou celui du gouvernement. Bédrouddine était passé maître en ce genre de connaissances, aussi trouva-t-il de suite un plan pour l’attaque de Mardine.

Il s’agissait d’abord de gagner les esprits des musulmans mardiniens à la cause du massacre de leurs concitoyens chrétiens. À cette fin, on leur envoya le député de Diarbakr, Hassan, fils d’Aref. Cet Hassan se recommandait pour cette mission : deux ans auparavant, il avait fait assassiner son concurrent à la députation, Mr. Ohannès Cazazian, Arménien catholique très honorable, ayant les sympathies de tout le monde et appartenant à l’ancienne famille des Cazazian qui, en plusieurs circonstances, avait rendu des services signalés à l’État. Pour commettre ce crime, Hassan s’était servi de son père Aref et du policier Mamdouh que nous connaissons. Avec une audace incroyable, les deux assassins avaient tué leur victime en plein jour, dans la rue, à coups de revolver, et avaient continué tranquillement leur chemin, Mr. Ohannès Cazazian vécut encore quelques heures ; on vint le prier de faire connaître ceux qui l’avaient frappé : « Ne me parlez pas de cela, dit-il, je ne veux penser qu’à comparaître devant mon juge », et il mourut avec son secret. Aref et Mamdouh, oubliés par la justice humaine, n’eurent d’autre condamnation que l’opinion publique qui les montrait du doigt. 

Hassan le député, trouva les chefs musulmans mardiniens peu disposés à tuer leurs concitoyens chrétiens : « Vous m’étonnez, leur dit-il, qui vous retient ? Est-ce la peur d’avoir à payer cela quelque jour ? Mais qu’a-t-on fait à ceux qui ont tué les Arméniens sous Abd-oul-Hamid ? Aujourd’hui, l’Allemagne est avec nous et nos ennemis sont les siens ; elle nous donnera sûrement la victoire dans la guerre actuelle et nous n’aurons à répondre de nos actes à personne. Débarrassons-nous des chrétiens pour être maître chez nous ; telle est l’idée du gouvernement, ma position me permet de vous l’assurer ; c’est aussi l’idée de tout l’islam ». Ainsi parla Hassan ; il est à noter comment ce prédicateur de massacres s’autorise de l’Allemagne pour encourager à l’extermination de toute la gente chrétienne.

Fascinés par les assurances du député et n’osant pas se séparer du reste de l’Islam, les musulmans mardiniens se convertirent à l’idée des massacres. Hassan leur demanda de signer une pièce réclamant l’exécution des chrétiens comme opposés au gouvernement, amis des étrangers et possédant des dépôts d’armes. Ils se prêtèrent à toutes ces calomnies infâmes. Hassan fit ensuite sa tournée dans tous les villages musulmans du Sandjak et y reçut les mêmes adhésions. Fort des pièces que lui apporta Hassan, Rachid Pacha pouvait enfin procéder aux massacres à Mardine, mais il fallait auparavant en organiser sûrement l’exécution, d’autant plus que le gouverneur Hilmi Bey n’était pas homme à coopérer à cette infamie. Bédrouddine trouva encore le joint à cette difficulté. On créa un comité spécial d’exécution relevant du gouverneur général de Diarbékir et dans lequel le gouverneur de Mardine n’avait rien à voir si ce n’est à obéir. Quatre hommes furent à la tête de ce comité ; c’étaient : Arif Bey, chef du tribunal criminel ; Toufik Bey, le domestique d’honneur du wali envoyé exprès ; Haroun, capitaine de gendarmerie qui, nous l’avons vu, avait achevé si déloyalement les Arméniens à Derké ; enfin Mamdouh, le policier que, pour la circonstance, on avait créé chef de police à Mardine. Le comité d’exécution avait à sa disposition un corps dit de miliciens créé auparavant pour la garde des villes et des villages, mais qui servit surtout à préparer les massacres dans les localités où ses hommes étaient envoyés. Ces miliciens, recrutés parmi les Kurdes, étaient des gens de la pire espèce : des voleurs, des bandits, des assassins sur lesquels la justice turque, impuissante, avait fermé les yeux et qu’elle honorait maintenant de sa confiance. Les zaptiés – ou gendarmes – étaient aussi à la disposition du comité et, comme il y avait parmi eux des chrétiens, on eut soin de se débarrasser de cet élément gênant en les congédiant.

Les zaptiés avaient pour fonctions particulières d’accompagner les convois de déportés, avec l’autorisation de faire tout ce qu’ils voudraient à leur égard. Ils furent les principaux massacreurs des malheureux qu’ils conduisaient, et beaucoup s’enrichirent de leurs dépouilles. Les Tcherkesses remplissaient aussi les fonctions des zaptiés et ils ne furent pas moins avides qu’eux de la vie de leurs convoyés pour avoir leurs dépouilles. Ils eurent cela de particulier que, leurs femmes étant stériles à cause des mariages entre parents, ils remplirent leurs villages et leurs maisons de femmes arméniennes destinées à la propagation de leur race qui allait s’éteignant en Turquie, ce qui n’était pas dommage car ils sont le fléau de leurs voisins. Toutes les mesures nécessaires pour la sûre exécution des massacres étant dûment réglées, Rachid Pacha commença l’attaque de la ville de Mardine. Et d’abord il donna l’ordre de désarmer les chrétiens. Ceux-ci n’avaient pas d’autres armes que des fusils de chasse pour garder leurs jardins et leurs champs. Ils livrèrent ce qu’ils avaient, mais on affecta de croire qu’ils avaient d’autres armes et, pour les trouver, on lança les policiers, les zaptiés, les miliciens pour fouiller les maisons et les églises. Ils dévastèrent l’église des Arméniens, vénérable par son antiquité et ses souvenirs. Chez les Syriens, ils allèrent jusqu’à ouvrir le cercueil du dernier évêque mort quelques années auparavant. Les fouilleurs volèrent tout ce qu’ils purent mais ne trouvèrent pas d’armes car il n’y en avait pas.

Hilmi Bey, honteux de ces procédés sauvages, osa émettre une plainte à ce sujet au Comité d’exécution. On lui répondit : « Ne nous gênez pas, autrement vous pourriez le payer de votre vie. » Bien que rien ne fût sorti des perquisitions, ni papiers ni armes, de nature à inculper les chrétiens, Rachid Pacha poursuivit son œuvre et il fit savoir à Hilmi Bey qu’il devait, de concert avec le gouvernement, procéder au massacre des chrétiens. Hilmi donna cette réponse qui lui fait grand honneur : « Je ne manquerai pas de conscience au point de coopérer aux massacres des sujets ottomans que je sais positivement innocents et fidèles au gouvernement ». Deux jours après, il recevait son changement ; il partit heureux de sortir du milieu encanaillé où il ne pouvait plus rien faire
.5

1 cf. Youssef Gabriel Khazakat.

2 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 133.

3 Ibid., p. 135 – 138.

4 Ibid., p. 139.

5 Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Cerf, Paris, 2005, p. 56 – 62.

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...et, une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs...
LeonardMelki
© Farés Melki 2013