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Arrestations et interrogatoires

1. Mardi 1er juin : Mgr. Maloyan rend une visite d’adieux à Mgr. Tappouni

Le mois de mai s’écoula ponctué quotidiennement par de nouvelles alarmes. Mgr. Maloyan, archevêque de Mardine des arméniens catholiques, était angoissé, plein d’inquiétude et profondément attristé, ballotté par les soucis, troublé dans ses pensées. Il entreprit de faire une visite d’adieux à son confrère Mgr. Tappouni, archevêque de Mardine des Syriaques catholiques. La rencontre fut émouvante. Elle fut relatée par Ishac Armalé, qui était sans doute présent :

Le matin du mardi, début de juin, il se dirigea vers l’église des Syriens pour visiter son ami très cher Mgr. Tappouni qui convoqua les Pères dominicains résidant chez lui. Mgr. Maloyan leur communiqua les sentiments de son amour et leur révéla les secrets de son cœur. Après une longue conversation, il leur fit part de ses inquiétudes. Il confia à Mgr. Gabriel le soin des survivants de sa chère communauté, puis il rendit publique sa dernière lettre du 1er mai. Il la lut en leur présence, puis la plia et la remit à son ami en disant : « Garde chez toi ce dépôt. Conserve mon troupeau autant que tu pourras. Tu es le délégué de ses affaires après moi, jusqu’au jour où les Supérieurs pourvoiront autrement. Car je suis sûr que le temps de mon départ de ce vain monde est arrivé ».

L’évêque Gabriel et les trois Pères se mirent à l’encourager et à le consoler et à lui faire espérer la délivrance. Mais le bienheureux prélat ne put s’empêcher de leur dire : « Je sais pertinemment qu’on me condamnera, moi et mes chers ouailles à subir la souffrance et la mort. Je m’attends à les voir mettre la main sur moi et sur eux d’un jour à l’autre… Nous n’y pouvons rien. C’est pourquoi je suis venu aujourd’hui vous faire mes adieux et vous confier à Dieu… Priez pour moi. Je crois que c’est la dernière fois que je vous verrai. Adieu mes bien aimés. Adieu ».

La douleur envahit alors les cœurs des assistants. Des larmes roulèrent sur leurs joues. Le vénérable prélat leur dit : « Le Seigneur Dieu nous a réservés jusqu’à ce jour. Il est capable de nous aider et de nous armer du casque du salut ».

Après tout cela, le cher visiteur regagna sa résidence, laissant dans le cœur de l’évêque et des Pères un douloureux souvenir dont ils se rappelèrent tout au long de leur vie.1

2. Jeudi 3 juin : jour de la Fête-Dieu et arrestation de Mgr. Maloyan

L’heure du martyre sonna le 3 juin, jour de la Fête-Dieu. Ce jour-là, Mgr. Maloyan sera arrêté. Les faits sont consignés par divers témoins oculaires :

• Le jour de la Fête-Dieu, on a arrêté Mgr. Maloyan, après la procession dans l’église avec les prêtres et on les a emprisonnés.2

• Quand Mgr. Maloyan a su qu’on allait l’arrêter, il est venu trouver Mgr. Tappouni et lui a remis son testament en lui confiant son peuple et en lui disant qu’il était prêt à donner sa vie pour le Christ. Les adieux furent très émouvants entre les deux évêques qui sentaient que cette séparation était une séparation qui conduisait Mgr. Maloyan au martyre.3

• Le 3 juin 1915 fut un jour funeste pour les chrétiens de Mardine. Il coïncida avec le Jeudi Saint.4 Dans la matinée on célébra en toute tranquillité cette fête, les coeurs brisés à cause de ces vexations. On avait déjà appris le rassemblement et la déportation des Arméniens de Diarbakr à Mossoul, le long du Tigre, sous escorte stricte des gardes. En réalité, ils furent tués, ils furent anéantis, jusqu’au dernier.

La première partie de ce jour-là passe. La ville est tranquille et paisible. Sur les visages on remarque les signes de tristesse et d’angoisse. Tous pensent à leurs enfants avec une guerre qui ne veut pas finir. Mais à peine sonné huit heures du soir, voilà qu’arrive à Mardine l’ange de la mort, caché dans le corps de Mamdouh Bey, commandant en chef de la police.

Nous avions invité, ce jour-là, à dîner, de hauts fonctionnaires du gouvernement local. On était à table, et voici que l’un d’eux, nommé Nagîb Effendi Amîn el-Dine Effendi Zadah —un homme au coeur satanique, au dire de tous ceux qui le reconnaissaient comme tel à première vue, déclare : « Mamdouh Bey est arrivé de Diarbakr et s’est dirigé directement au gouvernorat. Qu’est ce que cela veut dire ? » Je veux dire que si ce ne fut pas un lapsus, commis par inadvertance, il en résulte que le susdit était bien au courant de l’arrivée de Mamdouh Bey, avant même que ce dernier ne quittât Diarbakr, et qu’il devait l’aider dans la besogne à accomplir contre ceux qui l’avaient invité à leur table.

Ayant mangé et bu, ils s’en allèrent. Ils s’étaient habitués à être accueillis souvent chez nous, et nous chez eux; mais ce jour-là, notre famille les accueillit pour la dernière fois, réunie autour d’une seule table. Une fois partis, mon frère aîné sortit pour les accompagner jusqu’à la rue. Mais il revint avec un visage tout triste de ce qu’il avait vu dans la rue : Mgr. Ignace Maloyan, Archevêque des Arméniens Catholiques de Mardine, encerclé par un grand nombre de gendarmes et de policiers. L’on savait bien que l’évêque ne se rendait au sérail qu’à cheval. Pourquoi donc y aller de cette façon-là ? Un frisson parcourut toute la ville à ce geste inattendu. Mais voici ce qui se passait :

Un gendarme se rend à l’Evêché pour avertir S. E. l’Evêque que le gouverneur veut le voir. Il répond au gendarme : « Je viens ». Mais le gendarme refuse et veut absolument l’accompagner. Il demande qu’on lui apprête le cheval qu’il montait pour ses sorties. Mais le gendarme l’en empêche : « Vous m’accompagnerez à pieds »…

Il fait quelques pas, tout en ignorant la raison d’une telle citation sans précédent, un tel jour de fête. Tous les chrétiens qui le rencontraient s’étonnaient de pareil cortège. Ils ne savaient pas, ces gens qui s’étonnaient, que le lendemain ils devraient être conduits eux aussi pour accompagner ce bon Pasteur. Il arrive enfin au gouvernorat. On l’enferme dans une cellule de la prison avec prohibition de rencontrer qui que ce soit.5

Les moines syriaques ephrémites s’étaient, entre temps, voués à la prière, implorant le Dieu des miséricordes sur les chrétiens. Quand Mgr. Maloyan fut arrêté, le 3 juin, le Supérieur et ses religieux se réunirent à l’église, prosternés devant l’Agneau de Dieu, sollicitant pitié et pardon, par des prières diverses et des psaumes, ou la récitation du Rosaire. Le soir, ils firent ensemble le chemin de croix et se préparèrent à ce que la volonté de Dieu leur réserverait.

3. Vendredi 4 juin : chrétiens arrêtés en masse

Les chrétiens de Mardine passèrent la nuit comme hallucinés. La police reçut l’ordre d’arrêter tous ceux qu’elle rencontrait dans la rue. De jeunes gens, des hommes, des prêtres furent rassemblés et ajoutés aux autres prisonniers. Ils furent accueillis à coups de poings et de bastonnades ; on leur arrachait la barbe et leur faisait subir toutes sortes de tortures. Les personnes arrêtées atteignirent le nombre d’environ cinq cents. On les enferma dans la forteresse de Mardine. À quelques-uns on proposa l’apostasie pour échapper à tout cela, mais aucun n’accepta.

Forteresse de Mardine
Forteresse de Mardine

Quelques individus de la communauté Syriaque orthodoxe furent également arrêtés, mais furent tous remis en liberté. Il resta en prison une majorité d’Arméniens avec un certain nombre de Syriaques catholiques et de Protestants que la police et la milice soumirent aux pires tortures, sous le prétexte mensonger qu’ils recelaient des armes et même des canons.

Le P. Hyacinthe Simon estime à 395 le nombre des prisonniers : une dizaine de prêtres, 226 arméniens catholiques, 112 syriaques catholiques, 30 chaldéens et 27 protestants.6On leur ajouta d’autres pour arriver au nombre de 405 qui prirent la route de Diarbakr où ils furent tous massacrés.7 D’autres auteurs, plus nombreux, s’accordent pour fixer leur nombre à 417.

Nos prisonniers devaient donc se préparer au suprême sacrifice, et ils s’y disposèrent avec ce je ne sais quoi de vaillant au cœur, que produit le compagnonnage dans une même détresse, avec ce je ne sais quoi de céleste au front, qu’apporte la sérénité d’une bonne conscience. Car, ils étaient nombreux… et tous catholiques, hormis les quelques protestants.8

Les familles qui n’étaient pas encore en prison se préparaient aussi :

Certaines familles, à cette nouvelle de l’arrestation de l’évêque, sentant venir l’heure du Seigneur, se préparent à aller à la rencontre du Seigneur, comme les saintes femmes de l’évangile. De ces familles, je me rappelle deux noms : les Djinandji et les Kaspo.9

4. Samedi 5 juin : arrestation du P. Léonard de Baabdath

L’arrestation de P. Léonard s’est passée ainsi :

Le samedi, les soldats continuèrent encore leur besogne. Ils groupèrent environ deux cent personnes dans la maison des Sœurs Franciscaines pour les conduire tous, à l’aube, dans la prison, pour les entasser les uns sur les autres.

Dans la même journée, ils envahirent l’église des Capucins. Ils découvrirent un cahier contenant les noms des membres de la Fraternité de Saint François. Son titre était « Fraternité de S. François ». Ils interprétèrent François par France et prétendirent que c’était une association française. Les malins ! Les Hypocrites de cœur ! Ils s’emportèrent de colère contre leur supérieur, le noble Père Léonard et lui dirent : « Es-tu ici l’Imam de l’association française. Lève-toi vite et suis-nous ». Il se leva sur l’heure et les suivit.10

5. Mgr. Maloyan au Sérail

Après une nuit passée dans la prison, Mgr. Maloyan est soumis à un simulacre de jugement, rapporté par Ishac Armalé. Nous le reproduison ci-après parce qu’il jette une lumière sur ce qui c’est passé avec P. Léonard et les autres prisonniers :

Mgr. Maloyan fut convoqué à la salle du tribunal. Il se leva sur le champ et suivit les soldats. Il vit la salle pleine et tous les membres du jury assis dans leurs fauteuils braquant les yeux sur lui. Ils ne le firent pas asseoir comme par le passé. Il se convainquit qu’il y avait une trahison et un complot. Il resta sans proférer un mot ni lever les yeux. Ils commencèrent à le harceler et à l’interroger au sujet des prétendus fusils, canons et armes, et ils lui présentèrent des arguments sur lesquels ils s’appuyaient pour affirmer leurs prétentions. Le noble prélat rejeta absolument leurs dires et déclara : « Ce qui vous a été transmis à mon sujet et au sujet de ma communauté est un pur mensonge…  Cela est vraiment une affaire des plus étranges et des plus étonnantes ».

Ils insistèrent auprès de l’évêque pour extraire les canons et les leur livrer. Il répondit : « J’ai dit et je continue à dire, voici l’église, la maison de l’évêché, les chambres des prêtres et les maisons des notables de la communauté. Inspectez-les, fouillez-les autant que vous le pourrez. Si vous trouvez quelque chose de ce que vous prétendez, infligez-moi, ainsi qu’à toute ma communauté, les plus grosses sanctions et les plus atroces tortures. Sinon qu’avez-vous à redire des vanités et contredire la pure vérité du moment que vous ne trouvez en nous aucun crime ou faute, grands ou petits ».

Fausse accusation

À peine le courageux évêque eut-il achevé ces paroles que l’assistance se crispa, la colère sortit de leurs yeux et ils commencèrent à crier et à hurler en disant : « Mais oui, vous avez des armes pour vous opposer au gouvernement et pour le combattre. Attendez un peu et vous verrez de vos yeux votre châtiment et celui de votre communauté ».

L’intrépide évêque leur dit : « Votre accusation est une pure prétention. Je ne me suis opposé en rien au gouvernement. Bien au contraire, j’ai protégé ses droits en secret et en public, et je sauvegarde ses intérêts autant que je le peux, parce que je suis son citoyen et que j’ai reçu de sa bonté un firman impérial et un titre ottoman ».

Mamdouh, le chef de la police, lui dit : «Vous avez à savoir que, sur le témoignage de Sarkis, membre de votre communauté, vous avez fait venir dans votre église deux caisses d’armes ». Il sortit alors de sa poche un document qu’il déplia et il lut que Sarkis a porté les deux caisses dans la chambre de l’évêque pendant que les notables et les principaux de la communauté étaient présents et qu’ils avaient réceptionné les caisses de Sarkis en louant ses bons efforts.

L’évêque ne put cacher sa surprise et dit à l’assistance:  « Faites venir Sarkis, sinon ce document est falsifié et vos prétentions sans fondement ».

Mais eux ne prêtèrent aucune oreille à sa plaidoirie en vue de sa défense et de celle de sa communauté, car ils avaient déjà massacré Sarkis.

Ils se mirent alors à épier les moindres indices dans ses réponses dans l’espoir d’y trouver une faille qui les mette en mesure de le condamner.

Khalil, le vice préfet lui dit : « Sachez que lorsque Sarkis vous a amené les armes, il a trouvé dans votre chambre les traîtres principaux de votre communauté, tels que Naoum Djananji, Skandar Adam, Antoun Kaspo et votre frère Malli. Vous avez pris les deux caisses et chacun de vous a payé à Sarkis deux livres. Qu’avez-vous donc à brouiller vos paroles et à nous cacher la vérité? »

L’innocent évêque répondit : « C’est vraiment étrange. Je vous ai dit et je vous le redis. Vous vous faites illusion. Cette accusation ne repose sur aucun fondement ».

Les masques tombent

Soudain, Mamdouh se leva de sa chaise, retroussa ses manches pour le frapper. Il ordonna aux soldats présents :   « Etendez-le ». Ils l’étendirent aussitôt en plein milieu de la salle et Mamdouh se saisit de sa ceinture pour le frapper.

Le courageux évêque lui dit : « Hé l’homme! Arrête-toi et n’outrepasse pas tes droits. Car tu n’as pas le droit de traiter ainsi arbitrairement celui que la Sublime Porte a reconnu comme chef d’une communauté et qu’elle a gratifié d’un firman et d’un titre honorifique ».

Mamdouh ricana et dit : « Aujourd’hui, c’est l’épée qui remplace le gouvernement et votre firman et votre titre ne vous servent de rien ».

Faites-vous musulman

L’un des assistants l’interrompit et dit à l’évêque : « Vous n’échapperez pas au châtiment, ni vous ni votre communauté, parce que vous n’avez présenté aucun argument de valeur. Cependant, pour vous monter mon amour pour vous, et par pitié pour votre état, je vous propose un conseil. Si vous l’exécutez, vous échapperez à la mort et vous resterez honoré et respecté aux yeux de tous. Mon conseil est de vous déclarer musulman et de proclamer la foi mahométane ».

L’évêque imperturbable, répondit : « L’islam? Non! A Dieu ne plaise que je quitte ma foi. Jamais au grand jamais, je ne renierai mon sauveur. Comment pareille chose pourrait-elle m’arriver, moi qui ai été élevé au sein de la Sainte Eglise catholique, et qui ai sucé le lait de ses enseignements si purs et qui me suis pénétré de ses vérités indiscutables au point de devenir, sans mérite de ma part, un de ses pasteurs. Je considère que verser mon sang en faveur de ma Foi est le plus doux désir de mon cœur, car je sais parfaitement que, si je suis torturé par amour de celui qui est mort pour moi, je serais du nombre de ceux qui auront trouvé joie et béatitude, et j’aurais obtenu de voir mon Seigneur et mon Dieu là-haut. Il ne vous reste donc qu’à m’accabler de coups et à utiliser contre moi couteau, épée et fusil, et à me couper en menus morceaux. Car je ne renierai pas ma religion, absolument et définitivement »

Un des assistants serra sa main et donna un coup de poing en disant : « Je jure par Dieu que je t’infligerai les pires tourments et te ferai goûter la mort la plus amère ». Mamdouh aussi lui donna de nombreux coups et ordonna aux soldats de l’emmener dans la cellule « des coups et des tortures ». Alors l’évêque soupira en disant : « Je subis dans mon corps les coups douloureux, mais dans mon âme je supporte cela avec joie ».

Le soir, un bourreau y entra, l’étendit à terre, lui passa les crochets aux pieds et lui administra douze coups de bâton. Le prélat criait à haute voix à chaque coup et disait : « Seigneur, prends pitié de moi ». Puis on lui ordonna de se lever et de regagner la place qui lui était indiquée. Mais lui, à bout de force, n’étant pas capable de marcher, ces inhumains le traînèrent violemment par les pieds ; sa tête bénie fut contusionnée et ses membres sacrés furent écartelés, il s’écria : « Que celui qui entend ma voix me donne la dernière absolution ». Le père Boulos Saniour l’entendit, il était près de la fenêtre en dessous, il prononça pour l’évêque la formule d’absolution.

Quant à ces hypocrites, ils laissèrent l’évêque étendu à terre, le corps inerte et ils allèrent amener les instruments de torture et accoururent vers lui. Ils lui arrachèrent les orteils des pieds et cela avec vélocité, pour que personne ne les voit. Il resta dans cet état du matin du 4 juin jusqu’au 10. Durant ces jours, ces gens sans coeur et sans pitié continuaient à le torturer.

Maloyan voyait les enfants de sa communauté torturés, il entendait leurs cris  et leurs hurlements, et alors il insufflait dans leurs coeurs l’esprit de courage et d’héroïsme et les incitait à surmonter les dangers et à sacrifier cette courte vie à l’exemple de Celui qui pour eux avait sacrifié sa vie précieuse sur la Croix…

Ces nuits noires en prison, le zélé évêque les passaient les bras étendus et les yeux levés vers le ciel. Il priait et suppliait Dieu de lui donner la force et la constance à lui et à sa communauté. On aurait dit le courageux Saint Sébastien.

Poignante visite : Adieux à sa mère

Un fait crève le coeur, c’est de savoir que la vieille mère de ce prélat cherchait à le voir sans y réussir.  [Elle sera martyrisée, elle aussi, peu de temps après son fils] . Cependant la nuit où il allait être déporté avec sa communauté, il envoya la demander après avoir sollicité la permission des tyrans. Il eut avec elle un entretien marqué de douceur et de tendresse. Il lui dit :

« Sois sûre, maman, que mon Dieu et mon sauveur m’a réservé pour un jour comme celui-là. Je t’en prie, ne t’attriste pas et ne te laisse pas aller au désespoir. N’aie pas peur et ne t’afflige pas . Sache que demain matin avant l’aube, je prendrais avec ma communauté la route de Diarbékir ; je ne sais pas quel sort nous attend à eux et à moi. Cependant je suis prêt avec le secours de mon Seigneur à verser mon sang par amour pour Celui qui m’a racheté. Approche-toi maintenant pour que je te dise adieu. Prie pour moi et entre dans ta maison en paix. Je te recommande de ne pas ménager conseils et avis à tous les miens pour qu’ils suivent mes traces et qu’ils restent fidèles, enracinés dans leur foi, et qu’ils n’aient pas peur des attaques des persécuteurs et qu’ils ne se prêtent pas aux promesses ou aux menaces de leurs ennemis ».

À ce moment, les yeux de la mère et ceux de son fils s’embuèrent de chaudes larmes. Ils se firent leurs adieux dans la tristesse et l’amertume. À son départ il lui recommanda de lui envoyer des souliers larges pour qu’il puisse marcher. Il ne trouva pas opportun de lui révéler que ses pieds étaient devenus enflés à cause des coups féroces qu’il avait reçus, et cela pour ne pas attrister encore plus le cœur de cette mère affligée.11

6. Tentative de corruption

Mamdouh tenait à se procurer par n’importe quel moyen un chef d’accusation contre les Arméniens. Sur son ordre on mit les notables à la question, afin de leur faire avouer l’existence de dépôts d’armes à Mardine. On les frappa sur la plante des pieds, les pieds étant maintenus en l’air à l’aide de cordes, jusqu’à ce que les patients s’évanouissent. Alors un sceau d’eau froide sur la tête leur rendait le sentiment, et l’on reprenait la bastonnade. Le sang coulait, c’était le signe attendu, et l’on cessait de frapper. On reportait alors la victime à demi morte dans la prison.12 Le 6 juin, on convoqua six prisonniers qui sont : Samo Set-El-Ekhouwé, Samo Handjo, Samo Mercho, Ibri Djarmak et Hanna Ammoun, à une chambre spéciale, en présence de l’inique Mamdouh et des notables de la ville, comme Halabi Koufali, Fouad Karadjé, Nouri el-Ansari et autres semblables.

Quand ils arrivèrent, les sus-mentionnés prisonniers étaient liés par des chaînes en fer. Lorsqu’ils furent devant lui, l’inique Mamdouh Koranli délia leurs mains et leur offrit des chaises et leur dit : « Par Dieu et au nom du Gouvernement, nous vous promettons que vous serez, vous et vos enfants, grands et petits, sains et saufs dans vos maisons. Je vous demande de témoigner que Maloyan a reçu des armes de guerre, à savoir des mitrailleuses, de la poudre et des explosifs pour soulever une révolution et combattre le gouvernement. Pour la seconde fois, nous vous promettons, par l’honneur de Dieu et celui du gouvernement et le nôtre, que vous serez saufs et libres dans vos maisons. Mais si vous ne faites pas ce que nous vous avons dit, nous vous infligerons les plus cruelles tortures ».

Les témoins, d’une seule voix, déclarèrent: « Nous acceptons les plus cruels supplices, mais nous ne donnerons pas un faux témoignage, car Dieu interdit le faux. Nous acceptons la mort mais nous ne donnerons pas un faux et injuste témoignage ».

L’inique Mamdouh et Taher el-Ansari répétèrent : « Nous vous disons que, au nom du gouvernement, par l’honneur de Dieu et celui des présents, nous vous promettons que nous vous lâcherons et que vous serez libres dans vos maisons ».

Les témoins répondirent : « Nous avons dit et disons que nous n’en avons aucune connaissance ».

Ayant été déçus dans leurs espoirs, et devant le refus des prisonniers de témoigner, les iniques ramenèrent ces derniers à la chambre des tortures, et les livrèrent aux soldats, avec l’ordre de les torturer le plus cruellement, sans pitié et sans compassion. Et de fait les soldats les torturèrent.13

1 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 161 – 162.

2 cf. Faridé Mengalo Ghandoura.

3 cf. Mgr. Joseph Rabbani.

4 C’est plutôt le jeudi de la Fête-Dieu. Le traducteur a été fidèle au texte arabe et l’erreur provient de la culture chrétienne élémentaire du narrateur Ibrahim Kaspo qui a confondu les deux fêtes. De nos jours, tandis que les Eglises orientales catholiques continuent à célébrer cette fête le jeudi, l’Eglise latine a reporté la célébration solennelle au dimanche suivant, sous l’appellation de Fête du Corps et du Sang du Christ.

5 Ibrahim Kaspo, Mardine telle que je la connus, Studia Orientalia Christiana, Collectanea, No. 29-30, Franciscan Centre of Christian Oriental Studies, Le Caire, 1998, p. 43-45.

6 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 54.

7 Ibid. p. 66.

8 Ibid. p. 53.

9 cf. Gabriel Antoun Bedros.

10 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 164.

11 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 172 – 178.

12 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 58.

13 Abdo Bezer, Mémoires, Studia Orientalia Christiana, Collectanea, No. 29-30, Franciscan Centre of Christian Oriental Studies, Le Caire, 1998, p. 82-84.

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...et, une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs...
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© Farés Melki 2013