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Tortures et prières

1. Les tortures des prisonniers

Tous ceux qui ont été arrêtés furent soumis aux pires tortures. Plusieurs témoins l’attestent :

• Les gendarmes ont emmené de force mon mari Georges au couvent des Sœurs Franciscaines où ils l’ont frappé fortement. Quand il retourna à la maison, j’ai remarqué que ses pieds étaient enflés par les coups reçus.1

• Les gardes ne m’ont pas autorisé à m’arrêter mais j’entendais les cris et les demandes de secours qui venaient de l’intérieur de la prison.2

• Je suis allé à la prison avec ma grand-mère, qui apportait de quoi manger à mon oncle Karma, emprisonné avec les autres Chrétiens. Là, j’ai entendu le chef des gendarmes, nommé Nouri Onbachi, dire à l’Archevêque Maloyan de lui révéler les noms des insurgés contre le gouvernement et les lieux où sont cachées leurs armes. Il lui répondit : « Nous n’avons ni insurgés ni armes cachées ». Alors le chef gendarme donna l’ordre à un soldat de lier les pieds de l’archevêque avec le cuir de son fusil et de lui donner des coups sur la plante des pieds. Ce qu’il fit de suite. Et à chaque coup que l’archevêque recevait, je l’entendais dire : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ».3

• Le 5 juin 1915, on a arrêté Mgr. Maloyan et treize prêtres et cinq cent cinquante autres, dont mon frère Gabriel et un Syrien Catholique nommé Saïd Icho. On les a amenés dans une prison à Mardine pour plusieurs jours où ils ont été torturés, y compris mon frère, qui racontait cela à ma mère Karimé, qui allait le voir en prison.4

• En quatre jours, on jeta en prison environ cinq cents personnes… vinrent les tortures, sans pitié ni compassion. On les battait cruellement, de manière inimaginable. Le sang coulait à flots de leur corps. On infligea des supplices atroces, surtout à l’évêque et aux prêtres, qui avaient une chambre spéciale, celle « de la torture ». Tous les détenus furent atrocement torturés tout au long de leur séjour en prison… ils sont sommés de révéler les prétendues caches d’armes et acculés à payer une rançon ou à apostasier. Tous fermement s’y refusent en dignes confesseurs de la foi.5

• Au bout de deux ou trois jours, quatre cent vingt notables étaient entassés dans la prison. Ceux qui réussirent à s’approcher de ces malheureux, entre autres un évêque de la Mission américaine de Mardine, Mr. Andrus, purent avoir quelque idée des souffrances qu’ils endurèrent pendant huit jours. Il n’y eut pas même un simulacre de jugement.6

• Le P. Jacques Rhétoré développe les supplices subis par les prisonniers :

Voici ce que m’ont raconté plusieurs prisonniers non arméniens dont l’un d’eux avait eu le temps de bien connaître le régime des prisons turques à cette époque. Pardonné un mois après son entrée, il ne fut cependant relâché que dix mois plus tard quand il eut trouvé l’argent nécessaire pour que ses geôliers consentent à son élargissement. Il avait donc séjourné onze mois en prison : « Nous étions entassés les uns sur les autres, disaient ces gens, au fort même de l’été qui est très chaud à Diarbakr ; nous étouffions par manque d’air et nous étions dévorés de soif et de vermine. Avec cela les gifles, les coups de poings, les coups de pieds pleuvaient sur nous comme la grêle et sans raison. En entrant dans nos salles ou nos cachots, nos gardiens sentaient le besoin de taper sur nous. Une réflexion, un geste suffisaient pour mettre ces brutes hors d’eux- mêmes ; alors ils renversaient le prisonnier trop osé, le piétinaient, le frappaient du talon de leurs souliers ou bien ils le frappaient de coup de bâton sur la plante des pieds ou sur d’autres parties du corps ».

Tout cela n’était que le pain quotidien de tout le monde. Si quelque raison de sévir davantage contre quelqu’un entrait dans le cerveau d’un geôlier, il arrivait avec son khandjar, poignard du pays, et en lardait de coups sa victime ou bien il lui enfonçait des broches de fer dans la chair. Il y en a qu’on encloua dans le mur de la prison, d’autres qu’on brûla à petit feu, d’autres auxquels on arracha les dents. Un prêtre arménien fut coupé en morceaux. 

Le mourakhas, ou vicaire patriarcal des Arméniens, subit toutes sortes de supplices : on lui enfonça des broches de fer sous les ongles, on lui infligea plusieurs fois le supplice de la demi-strangulation qui consiste à serrer fortement la gorge et quand on voyait le patient près d’étouffer, on lui lâchait la gorge pour recommencer bientôt après. On lui arracha les dents, enfin, après l’avoir enduit de pétrole, on le brûla dans une mosquée où les directeurs des massacres tenaient leurs conseils, puis on jeta son corps hors de la mosquée. 

Ces canailles cherchèrent à détourner d’eux ce crime. À cet effet, ils firent venir un médecin qu’ils chargèrent d’attester que le défunt était mort pour avoir répandu sur lui un bidon de pétrole enflammé. Le médecin ne voulant pas souiller sa conscience de ce mensonge criminel refusa l’attestation demandée, mais son général le persécuta pour cela ; alors pour échapper aux sévices qu’il craignait de sa part, il se sauva de Diarbakr. Pour les femmes on avait des griffes de fer destinées à leur arracher les seins. 

Le supplice du demi-étouffement se pratiquait d’une autre manière, au moyen de la corde de strangulation. Une grosse pierre de marbre dans laquelle on avait fixé des pointes de fer était mise sur la poitrine du patient. Il étouffait sous ce poids et les efforts qu’il faisait pour respirer en soulevant sa poitrine faisaient pénétrer plus avant dans ses chairs les pointes de fer. L’application sur la poitrine durait deux heures, ensuite on l’appliquait sur le dos pendant le même temps. 

On voulut avoir d’un Arménien la révélation de secrets que l’on savait être à sa connaissance. En les révélant, cet homme aurait perdu beaucoup de monde, c’est pourquoi il prit la résolution généreuse de se sacrifier plutôt que de parler. En vain on essaya sur lui les tenailles de fer chaud qui lui arrachaient les lambeaux de chair, en vain on lui coupa les doigts puis les mains. Pendant son supplice, on l’entendait seulement dire : « Mon Dieu aidez-moi. »  Finalement, il fut encloué au mur de la prison et on le laissa expirer dans cette position.

Un autre Arménien, mis à la question, n’avait rien révélé, alors on le soumit au supplice de l’eau bouillante dont voici la description : au moyen de cordes passées sous les aisselles du patient, on le soulevait jusqu’à la voûte de la prison, puis, au-dessous de lui, on amenait un tonneau ou un grand vase de pareille dimension, rempli d’eau bouillante dans laquelle on le descendait peu à peu. L’Arménien dont nous parlons fut descendu d’abord jusqu’à la cheville des pieds. Alors le geôlier lui dit : « Tu n’as rien voulu révéler, c’est ton affaire ; maintenant nous te demandons de renier le Christ, autrement tu cuiras tout entier dans cette eau ». Le chrétien répondit : « Je ne renierai pas le Christ, dont je n’ai reçu que du bien ». On le descendit dans l’eau bouillante jusqu’au-dessus des genoux et il resta encore ferme. On le plongea jusqu’à mi-corps sans qu’il se démente de sa constance. Alors on le laissa dans l’eau brûlante où tout le bas de son corps fut cuit. Il mourut héroïquement dans ce tourment sans renier sa foi ni trahir son secret. Mais l’individu qui s’était prêté à cette exécution barbare mourut quelques jours après, brûlé dans le feu. C’était justice. 

Le Vartabed Tchelgadian est promené dans les rues le visage noirci, avec des chaînes au cou et conduit à coups de bâton. On l’enduit de pétrole auquel on mit le feu, et finalement on l’étrangla. 

Ce qui se fit dans les prisons de Diarbakr dut se passer ailleurs car les races serviles et inciviles comme sont les Turcs perdent tout sentiment d’humanité à l’égard de ceux qu’ils appellent leurs ennemis.
7

2. Les tortures infligées à P. Léonard

Comme Mgr. Maloyan et les autres prisonniers, P. Léonard dut subir les tortures que décrivent les Pères Ishac Armalé et Hyacinthe Simon :

• Le matin du mercredi 9 juin… ils convoquèrent le P. Léonard, Capucin. Ils l’entourèrent et se mirent à le souffleter et à lui arracher la barbe. Puis ils lui arrachèrent les ongles de ses doigts, et l’attachèrent la tête en bas pendant près de deux heures. Ils se relayèrent pour lui donner des coups de bâton et de fouet, puis ils le sortirent, le poussèrent et le basculèrent jusqu’en bas. Et ils lui disaient : « Appelle la France, qu’elle se dépêche de te libérer de nos mains. Appelle la religieuse pour qu’elle vienne te recréer. Convoque tes amis pour te délivrer ». Mais le doux prêtre garda le silence remettant son sort entre les mains de son Seigneur.8

• Un certain nombre de prisonniers portait sur les reins le cordon de Saint François; il n’en fallait pas davantage à Mamdouh Bey pour voir dans le mot François (Francis, en arabe) des rapports occultes avec la France, et dans la cordelette de laine une preuve des intentions perverses des Tertiaires franciscains et un emblème de leur affiliation à une société révolutionnaire. Cette marque sainte, on la leur arracha de vive force; et les chairs de certains vieillards gardèrent l’empreinte des doigts des bourreaux.

Citerai-je le RP Léonard de Baabdath, missionnaire Capucin, libanais de nationalité, qui dut boire tout un calice d’ignominies? Et pourquoi? Parce qu’il était le directeur de la confrérie du Précieux sang. La signification de ce mot “Précieux sang”, Mamdouh bey la restreignit au sang des musulmans, dont le dit missionnaire convoitait et prêchait et favorisait la plus abondante effusion. D’autant plus que l’on avait trouvé la liste des membres de la dite confrérie affichée à la porte de l’église capucine. C’était donc bien une association plus que séditieuse et nuisible : Elle cherchait plus que les troubles de l’Empire, elle réclamait son sang. Et voici notre P. Léonard accablé d’injures et de crachats et de coups. Mais il tint ferme. On épuisait le Capucin, on réjouissait le martyr. Mamdouh Bey massacrait le P. Léonard, le P. Léonard bénissait Mamdouh Bey.9

• Les ennemis de la religion ne s’arrêtèrent pas là dans leurs vexations et leurs injustices. En effet, le 5 juin 1915, ils arrêtèrent le P. Léonard et le conduisirent à la prison où était détenu Mgr. Maloyan et ses ouailles comme nous l’avons rapporté. Ils le traitèrent avec tant de violence qu’à peine parvenu à la porte de la prison, le geôlier l’empoigna avec rudesse et le souffleta avec violence. Toute la bande  du mal qui était là s’attroupa autour du doux prêtre et se mit à le gifler et à lui donner des coups de pied, à lui arracher la barbe et à lui dire : « Appelle la France qu’elle te délivre ». Puis ils le suspendirent la tête en bas pendant deux heures, et ils s’acharnèrent à le battre avec violence. Ils lui arrachèrent les ongles des mains et des pieds puis le basculèrent dans l’escalier. Dieu seul sait ce qu’il eut à souffrir de violences et de tortures quand il fut déporté avec le premier convoi, le 10 juin, où ils l’exécutèrent remettant son âme toute pure entre les mains de son Créateur.10

3. Priez pour nous

Devant la torture et devant l’impossibilité de toute autre issue, il ne reste à ces témoins du Christ que d’implorer la prière :

Parmi ceux qu’on emprisonna avec l’évêque Maloyan et ses prêtres et ses fidèles, étaient mes frères Joseph et Elie, et mon cousin Georges. Je suis allée à la prison de Mardine prendre de leurs nouvelles; et je les ai vus entourés de soldats. Ils ne purent me dire que ces mots : « Allez prier pour nous ».11

4. La prison devient un confessionnal

Le P. Hyacinthe Simon raconte :

Durant les sept jours de leur captivité, la religion leur prodigua tous ses secours. Les quatre angles de la prison devinrent quatre confessionnaux, et, vu les besoins du ministère, le prêtre dû écouter et absoudre son pénitent l’un et l’autre se touchant du front. La prière remplit le jour, la prière écourta la nuit. Le rosaire ne quitta point les doigts des prisonniers : ils aiment tant Marie les Mardiniens.12

Le récit de Sœur Marie de l’Assomption mentionne les faits suivants :

Voici ce qui se passa la veille de leur départ (récit certain, puisque non seulement j’étais sur les lieux, mais parmi ces prisonniers étaient les miens). Monseigneur fit confesser tous ses hommes dont le nombre était de 780 avec 14 prêtres, puis fit venir du pain frais, une bouteille de vin et prononçant les paroles de la Consécration, il les communia tous.13

5.  Le sort du P. Daniel après le départ du P. Léonard

Le P. Armalé termine son récit sur le sort du compagnon de P. Léonard, qui était avec lui dans le même couvent, et c’est pour lui que le P. Léonard est resté à Mardine. C’est le vieux P. Daniel de Manoppello :

Quant au vénérable vieillard, le P. Daniel, ces criminels ne mirent point la main sur lui à cette occasion. Il resta reclus dans une maison dans le voisinage de l’église et il n’en sortit à aucun moment jusqu’au 17 juillet. Il fut alors saisi et jeté en prison. On fit sur lui une forte pression. Mamdouh et ses compagnons lui soutirèrent vingt trois livres contre la promesse de le libérer. Il avait en outre à payer 150 autres livres qu’ils considéraient leur « compensation » pour avoir déporté son confrère le P. Léonard et l’avoir mis à mort comme martyr… Le P. Daniel dut payer les 150 livres, prix du sang innocent. Il fut libéré le 3 août après avoir passé 17 jours en prison. Dès lors, il resta enfermé dans sa maison jusqu’au 18 novembre 1916. Il fut déporté de là vers Alep puis Konia en compagnie des Pères Dominicains.

Il y a beaucoup de choses à dire au sujet des deux couvents [celui des Pères et celui des Sœurs] et des démolitions entreprises. La clôture du côté sud fut abattue de fond en comble, la grande place du couvent fut jointe à la rue principale. L’église fut transformée en dépôt de grains et les chambres des deux couvents furent affectées au logement des soldats malades jusqu’à ce jour.
14

1 cf. Khatoun Sayegh.

2 cf. Mansour Gibraïl Atallah.

3 cf. Toufic Ghisso.

4 cf. Youssef Bachoura.

5 Abdo Hanna Bezer, Mémoires, Studia Orientalia Christiana, Collectanea, No. 29-30, Franciscan Centre of Christian Oriental Studies, Le Caire, 1998, p. 82-84.

6 Rapport du P. Marie-Dominique Berré, I- Massacres de Mardine, 2- Massacre des hommes.

7 Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Cerf, Paris, 2005, p. 33 – 36.

8 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 169.

9 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 58-59.

10 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 250.

11 cf. Elise Chahine.

12 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 55.

13 Récit de sœur Marie de l’Assomption, version Farés Melki.

14 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 250-251.

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...et, une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs...
LeonardMelki
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