Cross

Le martyre

Kurdes massacreurs (Les Missions Catholiques, N° 2612, 27 juin 1919)
Kurdes massacreurs (Les Missions Catholiques, N° 2612, 27 juin 1919)


1. La caravane de la mort : caravane de la vie éternelle

Mamdouh et ses suppôts fixèrent les dates d’exécution des détenus. On commencera par deux convois, vu le nombre énorme de prisonniers. Le vendredi 11 juin sera emmené un premier convoi de 417 hommes entourés d’une centaine de soldats et de membres de la milice « Khamsine » ; le mardi 15 on emmènera un deuxième convoi de 266 hommes ; le vendredi 2 juillet, un troisième convoi de 600 hommes. Les préparatifs du départ commencèrent le jeudi 10 juin. On fit courir le bruit que tout ce monde partirait pour les travaux de réparation des routes. Cyniquement, on recommanda aux familles d’assurer vêtements, vivres et argent. La cupidité du sang n’excluant pas la cupidité du profit matériel, les victimes seront dépouillées et dévêtues avant d’être exécutées.

À la sortie de Mardine, plus aucun chrétien ne sut exactement ce qui était arrivé. Les seuls témoins seront les Kurdes massacreurs et les soldats de la milice « Khamsine ». Ce sont eux qui, occasionnellement, donnèrent les détails aux survivants chrétiens.

Parmi les auteurs qui relatent l’exécution des chrétiens émergent les récits de quatre témoins oculaires : le P. Hyacinthe Simon o.p., le P. Marie-Dominique Berré o.p., le P. Jacques Rhétoré o.p. et le P. Ishac Armalé, syriaque catholique. En conjuguant leurs renseignements, nous allons présenter le récit le plus complet.

2. L’Islam ou la mort

Le 10 juin à minuit, une heure avant le départ du premier convoi funèbre, les prisonniers déjà garrottés ne furent pas peu surpris de voir venir près d’eux un cheikh musulman suivi de 25 Moullahs, tous brandissant des épées. L’évêque et ses compagnons ne pensaient jamais devoir périr à Mardine même : — Choisissez, leur dit le cheikh, l’islam ou la mort…

— Notre choix est fait, reprirent les prisonniers d’une seule voix, la mort… La mort, ils devaient la subir, quelques heures plus tard, et dans la montagne.1

Un convoi de déportés
Un convoi de déportés


3. Lugubre traversée de la ville

Cette nuit-là fut horrible. On pouvait voir les soldats monter vers la citadelle en vitesse et en redescendre portant les chaînes en fer, les grosses cordes et les menottes. Ils appelaient les prisonniers et les liaient fortement de leurs mains, deux à deux, pour les empêcher de fuir ; puis ils mirent à part ceux qu’ils prétendaient affiliés à la prétendue organisation arménienne et leur passèrent les anneaux au cou et attachèrent leurs poignets avec des chaînes. Ces bourreaux passèrent le plus gros de la nuit occupés à lier et à serrer, tels des loups bondissant sur des agneaux, ou des éperviers fonçant sur des colombes, ou des tigres enfonçant leurs griffes dans les chairs de leurs victimes.

Après les avoir attachés par deux, ils les firent sortir de la caserne et de la prison et leur commandèrent d’observer un silence total. En même temps, ils envoyèrent annoncer à travers la ville : « Le chrétien qui sortira de sa maison sera saisi et joint à ses camarades ou fusillé ». Ils marchèrent donc à l’aube du jeudi à travers la rue principale. Ils étaient au nombre de 417, prêtres, vieillards et jeunes gens, Arméniens, Syriaques, Chaldéens et Protestants.2

Un long convoi conduit par Mamdouh Bey, escorté de gendarmes, de policiers et de miliciens, passa dans la grande rue de Mardine : Mgr. Maloyan, garrotté comme tous, accompagné de ses douze prêtres, du P. Léonard et de quatre prêtres syriaques catholiques, marchait avec le lugubre cortège. Des milliers de fanatiques, des femmes même et des enfants, se ruaient à la suite de ces infortunés, les insultant, leur jetant des pierres et des immondices.


4. Lamentations des gens de 
Mardine

Aux hurlements de ces énergumènes se mêlaient les lamentations des femmes et des enfants chrétiens 3 qui, de leurs fenêtres et du toit des terrasses de leurs maisons, adressaient leurs adieux à leurs époux et pères qui allaient mourir. Nul ne peut oublier ce douloureux spectacle qui rappelait celui de la marche au Calvaire et qui se prolongea jusqu’à la sortie de la ville . Quant aux chrétiens, ils marchaient en silence, comme leur Sauveur et Seigneur bien aimé. On ne leur entendait aucune voix et aucun murmure. Ils étaient liés et entourés de soldats armés jusqu’aux dents, qui ne se faisaient pas faute de frapper sauvagement les retardataires, fussent-ils vieux, malades ou blessés. Quant ils arrivèrent à la porte ouest de la ville, tous les religieux ephrémites et les missionnaires protestants montèrent à la terrasse de leurs institutions pour jeter sur leurs amis un dernier regard et leur réciter les versets d’adieu. Ils les virent dans un état horrible qui glace le sang dans les veines et fait frissonner les membres.

5. Sale
Frandji

Le P. Rhétoré, témoin de la scène, s’arrête sur le comportement du P. Léonard de Baabdath :

Le P. Léonard, Capucin, était en tête du convoi entre deux tertiaires de S. François. En passant devant son couvent, il leva la tête pour saluer une dernière fois la sainte demeure où il avait vécu heureux en faisant du bien. Aussitôt le soldat qui était à côté de lui, lui asséna un coup de gourdin sur la tête avec ces paroles brutales : « Sale Frandji, vas-tu filer ton chemin droit ». C’est l’auteur de cette brutalité qui l’a racontée ensuite pour s’en vanter ; il ajoutait : « Mon chef m’avait bien recommandé de ne pas ménager ce Frandji ».4

Frandji désignait le Français et par extension l’européen et le catholique.

6. Émouvant cortège

Le P. Hyacinthe Simon, également témoin oculaire, donne une version identique des faits. Nous la reproduisons, même s’il y a des redites :

…Encore un autre convoi de déportés
…Encore un autre convoi de déportés


Nous sommes au jeudi du 10 juin, et il est une heure du matin. Le cortège funèbre s’avançait lentement et en silence à travers les rues de la ville. Mais avertis dès la veille, prêtres et fidèles mardiniens, aux écoutes durant des heures entières, guettaient le départ, les prêtres pour absoudre, les fidèles pour saluer une dernière fois.

Ils marchaient attachés les uns aux autres à l’aide de grosses cordes. Plusieurs portaient les chaînes aux bras, quelques uns même avaient le cou assujetti par des anneaux de fer. Tous étaient encadrés de cent soldats de la milice. Pas un mot dans le rang des prisonniers: il y avait peine de mort pour quiconque élèverait la voix. Mais nous, nous entendions à travers le cliquetis des épées le bruit des battements de leurs cœurs d’une part, et d’un autre côté, les cris et les adieux des femmes et des enfants.

Nuit sans semblable… L’obscurité s’employait à jeter sur toute cette scène un deuil plus profond…

Chaque compagnie de 40 prisonniers comportait un prêtre. On avait cru par là avilir le sacerdoce en l’associant au crime prétendu: on ne faisait que rapprocher la religion du malheur. On vit un prisonnier, âgé de 75 ans, entouré de ses fils et beaux fils, et soutenu dans sa marche autant par la piété filiale que par sa propre foi religieuse.

On vit aussi le P. Léonard, Capucin, brutalement frappé, lors de son passage devant son couvent… C’est lui qui eut l’honneur d’ouvrir le cortège, ayant à ses côtés deux tertiaires franciscains.

On vit enfin Mgr. Maloyan, nu-tête et pieds nus, les fers au cou, fermant la procession, entouré de deux policiers. Malgré les poucettes qui captivaient ses mains, il put jeter sur sa ville épiscopale une dernière bénédiction…

Alors la cathédrale syrienne catholique s’emplit vite de fidèles alarmés, car dans les catastrophes publiques, l’autel reste toujours un rendez-vous et une consolation. Elle vit des scènes inoubliables: des femmes marchant sur les genoux, et les genoux ensanglantés, sur tout le long parcours de la cour qui aboutit à l’église; des mères pleurant leurs prières; des enfants, orphelins depuis une heure, implorant non une vengeance, mais un miracle. Ce miracle, ils l’obtinrent, et parmi les miracles, ce fut le plus beau: le miracle d’une fermeté inébranlable chez nos prisonniers dans leur croyance religieuse.5

7. Le courage des martyrs

Nous pouvons croire que les prisonniers du premier convoi ont chanté courageusement, comme ceux du second convoi, quatre jours plus tard, ce chant que le P. Léonard avait ramené du Liban, composé par son confrère, le vénérable P. Jacques de Ghazir, inspiré d’un chant traditionnel à la Vierge Marie « J’irais la voir un jour »  :

Au ciel, au ciel, au ciel, nous obtiendrons notre récompense

Au ciel notre récompense dont nulle oreille n’a entendue parler

Au ciel notre récompense que nul œil n’a vue

Au ciel notre récompense, telle est notre foi

Rien en ce moment n’égale cette récompense.6

8. « Nous mourrons pour Jésus Christ »

La colonne des chrétiens poursuivit sa marche. Elle parvint à Cheikhane, village kurde, situé à six heures de Mardine. Là, Mamdouh Bey fit arrêter le convoi et lut un soi-disant firman impérial, ainsi conçu : « Le gouvernement impérial vous avait comblés de ses faveurs : liberté, égalité, fraternité, justice, emplois importants, grades honorifiques ; et cependant vous l’avez trahi. Pour cause de trahison à la patrie ottomane, vous êtes donc tous condamnés à mort. Celui de vous qui se fera musulman, retournera à Mardine, sain et sauf et honoré. Dans une heure vous devez être exécutés. Préparez vous : faites votre dernière prière ». Enfin, joignant l’ironie au mensonge, il ajouta : « L’empire vous avait accordé hier mille privilèges, il vous accorde aujourd’hui trois balles…»

Alors, S. G. Mgr. Maloyan, cardiaque et affaibli, courbé sous le double poids de la fatigue et du chagrin, se redressa devant l’injure de traître qu’on lui jetait à la face et à la face de ses compagnons : en lui l’évêque et le citoyen firent leur devoir, l’évêque repoussa du pied l’apostasie proposée et le citoyen affirma sa fidélité de patriote. Il répondit donc au nom de tous. Par sa réponse, il signait son arrêt de mort et celui de ses fidèles… Il dit : — Nous sommes entre les mains du Gouvernement ; et quant à mourir, nous mourrons pour Jésus-Christ.

— Pour Jésus Christ, clamèrent ses 416 compagnons.

— Traîtres à la Patrie Ottomane, ajouta-t-il, nous ne l’avons jamais été et nous ne le sommes pas. Mais, devenir traîtres à la Religion Chrétienne, jamais.

— Jamais, reprirent ses 404 compagnons.

— Nous mourrons, mais nous mourrons pour Jésus-Christ, dira encore l’évêque.

— Pour Jésus-Christ, répétèrent ses 404 compagnons. Et tout à coup, un laïc, Rizkallah Murcho, sortit des rangs et, étendant les bras, dit aux soldats : « Tuez-moi, vous verrez comment meurt un chrétien…». Mais l’heure de l’exécution n’avait pas encore sonné.7

9. La dernière cène

Dans les derniers instants de leur liberté, les catholiques voulurent affirmer leur foi. Il se passa alors une scène indescriptible : telle la scène antique des martyrs, ramassés dans les arènes de Rome et attendant panthères et léopards. Mais, ici, l’amphithéâtre était plus vaste, la solitude plus profonde et les bêtes plus féroces.

L’évêque et les prêtres circulèrent dans les rangs, donnèrent l’absolution dernière et versèrent les suprêmes consolations. Puis l’évêque prit du pain et le consacra, et les prêtres en distribuèrent les saintes parcelles à chacun des fidèles. Un soldat présent raconta, quelque temps après, que lors de la consécration et de la communion, un nuage épais couvrit la phalange des combattants et la cacha totalement aux yeux des musulmans. Dieu avait soudain tissé le voile qui dérobe les choses saintes aux païens.8

Un parfum exquis, jamais respiré auparavant, se répandit autour d’eux. Leurs visages parurent rayonnants d’une lueur admirable qui attira les regards de ces hommes sans cœur qui se tenaient là, mais elle n’eut aucun effet sur leur âme remplie de haine et d’hypocrisie. Cependant ces hommes avouèrent que jamais de leur vie ils n’avaient vu un spectacle si nouveau et si étrange. Les chrétiens et leur pasteur et leurs prêtres eurent le sourire aux lèvres, leurs figures furent comme auréolées de majesté. Ils sentirent leurs forces revenues, leur âme exulta de bonheur et il leur sembla qu’ils étaient déjà au paradis céleste enivrés de l’amour de leur Rédempteur bien aimé.9

Une fois leur prière achevée, la nuée se dissipa. Et quand prirent fin les ultimes agapes fraternelles, où s’était rompu le Pain de Vie, les combattants pouvaient marcher à la mort. Pas une seule défaillance ne sera à noter…10

10. Exécution de Léonard et de ses compagnons

Après cette scène admirable, Mamdouh mit à exécution son dessein criminel. Il lâcha ses hommes qui se lancèrent comme des loups contre ces doux agneaux. Il détacha une centaine de détenus qu’il dirigea au lieu dit « Grottes de Cheikhane ». Les cavernes profondes qui n’ont pas rendu leurs victimes, n’ont pas laissé davantage entendre leurs dernières invocations.

Les bourreaux à peine revenus, Mamdouh Bey choisit cent autres martyrs que l’on conduisit à une heure de là, à l’endroit appelé « Kalaat Zirzawane ». Ils y furent tous massacrés, quatre par quatre, à coups de pierres, de poignards, de dagues, à coup de cimeterres et de massues et jetés dans les puits. La vieille forteresse qui garde les ossements de nos héros garde aussi le secret de leurs derniers instants.

Restaient les 205 autres chrétiens, parmi lesquels Mgr. Maloyan. On ne jugea point prudent de les exécuter sur place.

On les conduisit le lendemain un peu plus loin : façon habile de prolonger le tourment de nos catholiques, affamés, dépouillés, garrottés, promenés pieds nus à travers les cailloux du chemin et les épines des champs. Ils marchèrent deux heures, et arrivés dans une vallée profonde à 4 heures de Diarbakr, ils y furent tous exterminés, le 11 juin, un vendredi, fête du Sacré-Cœur.

Leur mort fit l’admiration des kurdes eux-mêmes venus à la curée : « Jamais, dit l’un d’eux, nous n’avons vu pareille fermeté religieuse. Si, pour des motifs analogues, les chrétiens se jetaient sur nous, nous nous ferions tous chrétiens à leur demande ».11 Le lecteur trouvera, dans les Annexes, la liste finale des personnes connues et massacrées à Mardine, en 1915, au mois de juin et les mois suivants.

11. Mgr. Maloyan dernière victime

Mgr. Maloyan ne fut pas exécuté à ce moment-là car la police l’avait contraint à monter à cheval et à précéder la caravane au lieu dit Kara-Keupru, à 3 heures de Diarbakr. C’est là qu’il devait mourir. Lorsqu’on lui notifia la funèbre nouvelle : « Mais où sont mes enfants ? » demanda-t-il, préoccupé de leur sort ; Ils vont mourir… lui fut-il répondu.

L’évêque alors, sans trouble aucun, se prépare à paraître devant Dieu. Mais il dut répondre à une dernière demande de Mamdouh Bey : — Dites-nous, oui ou non, avez-vous des bombes? Et l’évêque répondit : — Si nous avions des bombes, vous n’auriez jamais fait subir à mes enfants ce que vous leur avez réservé…

— C’est bien… Et soudain l’évêque fut frappé d’une balle au cou et tomba dans son sang. Il était mort. Il avait 46 ans d’âge et 4 ans d’épiscopat.

Détail typique : la police courut à Diarbakr faire signer aux médecins « le décès de Mgr. Ignace Maloyan, en cours de voyage, d’une embolie au cœur ».12


12. Précisions sur le P. Léonard

Nous nous devons, dans ce site dédié au P. Léonard, reproduire toutes bribes relatant son martyre. Elles émanent, en général, de témoins oculaires et des rapports envoyés par les Capucins. Nous les présentons ci-après :

• La Phalange des missionnaires Capucins était appelée, elle aussi, à fournir une victime du sanglant holocauste. En juin 1915, un long convoi de déportés quittait Mardine. Sur les 780 hommes qui le composaient, [vu leur grand nombre, les massacreurs ont divisé les prisonniers en 2 convois : le premier, celui de Mgr. Maloyan et P. Léonard qui comptait 417 hommes, pour le 11 juin ; le deuxième, qui comprend le reste des hommes, pour le 15 juin] il y avait l’évêque Arménien, 17 prêtres de son rite et un de nos Pères, originaire du Liban. La plupart de ces héros, qui préférèrent la mort à l’apostasie, communièrent de la main du Prélat avant d’aller au sacrifice. Enchaînés deux à deux, ils parcoururent silencieux et résignés, une longue étape dont le terme fut un nouveau champ de carnage. L’œil de la foi se détourne de cet amas de corps mutilés pour chercher plus haut les âmes qui s’envolent dans leur parure empourprée.13

P. Léonard Melki (P. Clemente da Terzorio, Le Missioni dei Minori Cappuccini, Vol. VI, p. 485)
P. Léonard Melki (P. Clemente da Terzorio, Le Missioni dei Minori Cappuccini, Vol. VI, p. 485)

• … Dans ce convoi était un excellent missionnaire le R. Père Léonard de Baabdath, Libanais. Il était resté à son poste de Mardine. Chassé de la résidence, il reçut l’hospitalité, avec le domestique sacristain de la mission, chez un vaillant chrétien. Bientôt tous trois furent arrêtés, enchaînés, emprisonnés, en même temps que deux de nos professeurs. Ensemble ils reçurent la mort ; ensemble, ils méritèrent, en vérité, « la palme du martyre ».14

• … Là, nous trouvâmes, comme chef de gare et comme télégraphiste, deux de nos élèves de Mardine. L’un d’eux était le fils de cet excellent professeur d’arabe qui avait servi la mission pendant plus de trente ans et qui fut massacré dans le même convoi que notre regretté Père Léonard.15

• Un volume entier ne suffirait pas à décrire les scènes de sang qui se succédèrent dans ces contrées désolées. Le lecteur pourra se former une idée sommaire d’après ce qu’écrivit le Supérieur de la Mission, le père Ange de Clamecy :

« Évoquant la mémoire de ceux qui sont tombés à Mardine en particulier, disait-il, dans une petite vallée inculte, que nous connaissons bien, nous ne pouvons ne pas les imaginer recevant la mort à genoux dans l’attitude de ceux qui confessent leur foi. Parmi les longs convois qui dépeuplaient la ville, conduisant la population chrétienne vers le lieu de la mort, il y avait un évêque catholique d’Arménie avec ses prêtres et une multitude de chrétiens, dont un bon nombre de  tertiaires de notre congrégation, comptant une centaine d’hommes et plus de 300 femmes, et sans aucun doute les femmes et jeunes filles des Sœurs Franciscaines de Lons-le-Saunier ; tous, en somme, des habitués de la Sainte Table, auxquels on offrait chaque année plus de vingt-cinq mille communions. Un des nôtres, le jeune missionnaire Capucin P. Léonard de Baabdath, fit partie de ces condamnés à mort. Ainsi, encore une fois, la robe franciscaine fut parée du sang des martyrs. Ces nouvelles trop sommaires, nous les avons d’un autre missionnaire de Mardine, le RP Daniel da Manoppello, vénérable homme de quatre-vingts ans, dont cinquante-cinq passées à la Mission. Après avoir enduré la prison et ayant assisté au sac de son Eglise et de sa maison, il fut exilé à Konia et dut y rester jusqu’à l’armistice conclu par le Commissaire de France à Constantinople, d’où il put être envoyé à notre Procure de Lyon ».16

• Il restait cependant quelqu’un derrière : notre cher Père Léonard. Il était encore à Mardine. On l’avait cependant invité à venir. Il désirait aussi sortir du milieu de ces sauvages, comme il l’écrivait, ajoutant qu’il ne voulait pas mourir massacré. Il avait fait partir les sœurs, et était resté parce qu’au dernier moment, le vieux Père Daniel, octogénaire, qui, lui, ne pouvait songer à partir, lui avait dit tristement : « Eh bien ! Vous voulez me laisser seul ? » Le P. Léonard avait aussitôt décidé de rester par charité uniquement pour ce vénérable religieux. Le P. Daniel fut dans la suite expulsé à Konia. Le P. Léonard fut massacré, victime de sa charité. Une lettre récente du 21 décembre 1919, écrite d’Ourfa par le P. Attale, précise : « Nous avons pu savoir par Qas Youssef, un prêtre de Mardine, que le P. Léonard a été tué le 11 juin 1915, à Zirzawane, près de Diarbakr, après avoir souvent refusé de devenir musulman, été battu de verges à cause de cela, et après qu’il eût pu donner l’absolution à tous les Chrétiens emmenés avec lui ».17

• Les supérieurs Capucins n’apprirent, que trois mois plus tard, le sort réservé à leurs missionnaires et ce à travers un message codé écrit par P. Louis Minassian de Kharpout et acheminé par son confrère le P. Benoît de Medbach, Allemand.

Dieu merci, nous sommes en assez bonne santé ; dites à Mr. Clamecy [P. Ange de Clamecy, supérieur de la Mission de Mésopotamie] et Raph [P. Raphaël des Estables, provincial] que les brebis [les Chrétiens] qu’ils avaient confiées aux Basile [P. Basile de Diarbakr] et Louis [P. Louis de Kharpout] sont morts sur les montagnes. Ils sont désolés et désirent ardemment quitter leur poste. Les femmes [les religieuses] qui habitaient dans la vigne [le couvent] de M. Raph [de la Mission] sont ici et vous saluent. Veuillez prier pour tous vos amis en récitant un de Profundis [prière pour les morts]. Léonard [P. Léonard de Baabdath] et sa sœur Mardesa [les sœurs de Mardine] ont du quitter leur maison avec la famille [ont été déportés avec les habitants] et on ignore où ils sont allés.18

• Le P. Bonaventure, revenu au Liban et installé à Beyrouth, juste après sa sortie de prison à Adana, adresse une lettre à son compatriote et confrère Capucin, P. Paul Kanj, où il est dit :

… nos frères qui ont été victimes de la guerre, ou plutôt qui ont été des martyrs martyrisés par les poignards des barbares avec une férocité sans pareille. Quant au P. Léonard, ils l’ont tué à Mardine, avec ceux qu’ils ont tués parmi les arméniens. Pour ce qui est du P. Thomas, il est mort dans la prison où j’étais moi-même. Que Dieu donne un large repos à ces deux frères si doux.19

• Le P. Attale de S. Etienne, déporté au début de la guerre avec les missionnaires français, rejoint la Mission à la fin de la guerre, pour être définitivement expulsé vers Beyrouth, d’où il écrit au P. Général :

Pendant la guerre, les déportations et les massacres réduisirent assez la population catholique de cette ville. Mais, dans notre deuil de tant de prêtres et de chrétiens, nous avons la consolation de savoir qu’ils sont morts réellement martyrs de la foi. Parmi eux, rayonne la belle figure de mon vénéré très cher compagnon Père Léonard de Baabdath.20

• Suite à la demande de la Sacré Congrégation Pro Ecclesia Orientali, le P. Ange de Clamecy, Supérieur de la Mission des Capucins en Mésopotamie, rescapé à Lyon, présente la situation de la Mission pendant et après la guerre :

Le P. Léonard de Baabdath, de nationalité libanaise, subit en prison les plus durs traitements et fut au nombre des Arméniens catholiques de Mardine qui furent massacrés, en juin 1915, avec l’archevêque Mgr. Maloyan et tout son clergé.21

• Un fait rapporté par le P. Rhétoré fait honneur aux Tertiaires dont le P. Léonard était l’animateur spirituel :

Admirons maintenant la force chrétienne. Un convoi de Mardiniens avait été dirigé du côté de Nisibe et, parmi eux, se trouvait un homme encore jeune nommé Elias Kaspo. Il s’était toujours distingué comme bon chrétien et il faisait partie du Tiers ordre de S. François dont il était l’honneur. L’heure du massacre du convoi arriva. Quand il vit ses compagnons inhumainement égorgés, il ne put surmonter la terreur que ce spectacle lui inspirait et, complètement déprimé par la peur, il se mit à trembler et à pleurer amèrement. Son tour arriva. Les soldats en le voyant dans cet état le bousculèrent avec mépris et lui dirent : « Imbécile, renie donc ton Christ, fais-toi musulman, autrement tu sera tué comme les autres ». À ce moment, un courage extraordinaire lui monta au cœur et il dit énergiquement aux soldats : « Jamais je ne renierai le Christ pour me faire musulman ». On a raconté que ses bourreaux prirent plaisir à le maltraiter beaucoup et finalement ils lui coupèrent les membres les uns après les autres. Pendant ce temps, l’héroïque Chrétien ne faisait entendre que ces mots : « Pour vous ô mon Jésus !» Il mourut dans ce supplice. Ses bourreaux purent se convaincre que ce n’est qu’avec la force de Dieu que cet homme, effrayé d’abord de la mort, avait pu en triompher si courageusement.22

• Mgr. Israël Audo (6 août 1859 – 16 février 1941), évêque de Mardine des Chaldéens, témoin oculaire des massacres, notait les événements sur des petits bouts de papier qu’il prenait soin de cacher loin des yeux avides des miliciens turcs. Il écrivait en langue chaldéenne. Il a pu sauver ce qu’il avait écrit en les faisant parvenir en Iraq. Son témoignage fut publié en Suède, après sa mort et traduit en syriaque. Voici ce qu’il y raconte à propos du P. Léonard :

P. Léonard est un Capucin d’origine maronite du Mont Liban. Il fut arrêté le 5 juin 1915. Arrivé à la porte de la prison, le geôlier leva la main et le gifla violemment. Les soldats l’entourèrent et commencèrent à rayer son visage de blessures, lui donner des coups de pied partout, enlever les cheveux de sa barbe, cracher sur son visage, lui lancer des injures indignes de sa personne, alors qu’ils étaient habitués, dès leur plus jeune âge, de dire de tels mots grossiers. Ils le suspendirent tête en bas pendant deux heures, pour le relever ensuite et continuer à le frapper rudement avec des bâtons et le flageller. Puis, ils commencèrent à lui retirer les ongles des mains et des pieds et le jetèrent du haut d’un long escalier pour arriver en bas évanoui. Enfin, il fut conduit avec le premier convoi des martyrs de Mardine et fut tué avec eux.23

• Le P. Ange de Clamecy, supérieur de la Mission de Mésopotamie et d’Arménie des Pères Capucins, affirme que : « une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs » :

Enfin, un jour, et nous ne savons rien de plus, un des nôtres, le Père Léonard de Baabdath, jeune missionnaire Capucin, fit partie d’un de ces convois de condamnés à mort. Comme les autres, il fut massacré ; et, une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs.24

1 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 76.

2 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 185.

3 Ibid., p. 326-331.

4 Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Cerf, Paris, 2005, p. 64.

5 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 61-63.

6 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 213.

7 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 64-65.

8 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 65-66.

9 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 195-196.

10 Hyacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 66.

11 Ibid., p. 66-67.

12 Ibid., p. 67-68.

13 Revue Le Petit Messager de Saint François, N° 272, mai 1920, p. 123.

14 F. Laurentin, Souvenirs, 25 août 1928, Archives de la Vice-Province des Capucins au Proche-Orient, Maison S. François, Mteyleb, Liban, p. 42.

15 Ibid., p. 44.

16 P. Clemente da Terzorio, Le Missioni dei Minori Cappuccini, 1913, Vol. VI, p. 485.

17 P. Bonaventure de Baabdath, Rapport sur la résidence d'Ourfa pendant la guerre 1914-1918, Beyrouth, 1919, Archives Générales des Capucins à Rome, Fonds H72, Acta Ordinis 15.

18 Lettre du P. Louis Minassian, Ourfa, le 13 septembre 1915, Archives de la Vice-Province des Capucins au Proche-Orient, Maison S. François, Mteyleb, Liban.

19 Lettre du P. Bonaventure de Baabdath au P. Paul Kanj, Beyrouth, 9 mai 1919, Archives Dr. Joseph Labaki.

20 Lettre du P. Attale de S. Etienne au P. Général, 5 janvier 1922, Archives Générales des Capucins à Rome, Fonds H72, Privati 40.

21 Lettre du P. Ange de Clamecy au TRP Secrétaire des Missions à Rome, Lyon, 24 juin 1922, Archives Générales des Capucins à Rome, Fonds H72, Acta Ordinis 37.

22 Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Cerf, Paris, 2005, p. 84-85.

23 Communication du diacre chaldéen Nouri Isho Mendo, Kamichlé (Syrie), 29 avril 2012.

24 Revue « Les Missions catholiques », N° 2612, 27 juin 1919, Lyon ; Revue « Le Petit Messager de St. François », N° 262, juin 1919, p. 142-146.

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